En guise de synopsis :

Abel Ch’ n’a pas de toit.
Il n’en voulait plus, du reste. Depuis longtemps.
Un sdf.
Un vrai.
Pas un clochard. Un gars qui voyage. Qui bouge. Qui a la bougeotte.

Je sais, on ne dit pas clochard, on dit sdf. Sans domicile fixe. Mais les clochards ne sont pas des « sans domicile fixe », ils sont des « sans toit sur la tête, faute de pouvoir payer ». Les clochards sont des sédentaires en bas de la chaîne de pauvreté. Des sédentaires comme tous les autres sédentaires, mais des sédentaires sans le sou.
Abel Ch’ n’est pas clochard. Il peut payer. Mais il ne voulait pas être fixé à en un seul lieu. Il est nomade. SDF.

Abel Ch’ n’est pas rom, ou gitan, ou gypsie, ou cette sorte de gens que l’on assimile par confort, par refus de penser, à un style de vie en communauté, avec la Bible pas loin, et le sens de la famille, de la solidarité. Un cliché, quoi, qui s’accompagne de quelques relents sur les voleurs, la peur de l’autre, etc. Non. Mais il est nomade. Comme il en existe quelques centaines de milliers en France aujourd’hui.

Abel Ch’ est plutôt un « sublime ». L’équivalent aujourd’hui de ces ouvriers du XIXème siècle . Un drôle d’homme qui est sorti des modes et des us d’aujourd’hui. Son domaine de prédilection, c’est l’informatique. La technologie de pointe, avec ses réseaux, ses codecs, ses multi-processeurs, ses protocoles, ses langages, ses requêtes…

Ce n’est pourtant pas un surdoué scolaire. Abel a étudié ça tout seul. Comme un moine. Comme un exclu. En y passant un temps fou. Enfermé avec lui-même et sa curieuse façon de parler. Son curieux vocabulaire qui semble mélanger les mots. Ce qui l’a exclu du système. Ce qui l’a enfermé. Ce qui l’a obligé à être seul. A cause d’une langue où l’intelligence a parfois les oripeaux de la faiblesse ou de l’approximation. Curiosité. Comme un étranger à son propre pays.
Il est enfermé, et toujours en voyage. C’est la particularité de l’informatique d’aujourd’hui : tu te connectes sur le réseau où tu veux. Et tu y travailles. Hop là. Pas besoin de voir son patron. Sauf si le patron le veut. Mais Abel choisit des patrons qui n’ont pas besoin de le voir. Le travail est fait. C’est ce qu’on lui demande. C’est pour ça qu’on le paie. Parfois beaucoup.

C’est pour cela qu’il travaille très peu. Juste pour ne pas être pauvre. Ne dépendre de rien. Bouger. Vivre. Respirer. Penser. Penser. Penser. Se tuer à penser. Bouger alors, et vivre.

Abel Ch’ a fait une invention.
En informatique, c’est pas très dur d’inventer du nouveau. Faut juste penser. Penser en avance sur les autres. Et, justement, penser, Abel sait faire.

Il est parti d’une observation simple. Les sons sont des ondes d’air qui cognent nos tympans. Le cerveau décode les déformations du tympan : on entend ! Sur ce principe, s’est bâtie l’industrie du disque : un microsillon déforme un diamant, ce diamant produit des ondes électriques qu’il suffit de transposer en ondes atmosphériques pour avoir du son.
Le son est enfermé dans un microsillon.
Abel Ch’ s’est dit que si l’on enfermait si facilement du son dans un microsillon, le son pouvait bien être enfermé dans n’importe quoi, parfois à notre insu.

Il a pensé, Abel, il a cherché, et il a réussi à restituer le son contenu dans du nutella qu’on tartine au petit dej. On parle en tartinant, l’onde sonore s’écrase aussi bien dans le nutella que sur le tympan : miracle de la miniaturisation, Abel peut scanner le nutella et faire entendre la conversation. Si.

Alors Abel a poursuivi.
Il peut scanner toute sorte de supports.
Scannage, requête, protocole, codec… Et le faire parler.

Et Abel fait parler les murs. Ceux qui sont tapissés, parce qu’il suffit de scanner les colles séchées qui ont gardé mémoire  des bribes de conversations qui ont précédé le sèchage. Pareil avec les peintures. Il peut faire parler les terres cuites avant cuisson…

***

Mademoiselle McCain  tient une agence immobilière. Elle aime ça, mademoiselle McCain.

Elle préfère vendre des biens. La vente, elle aime ça, mademoiselle McCain. Elle a fait une école au Etats-Unis, pour la vente. Elle est balaise.

Elle fait aussi des locations. Elle aime moins ça. Mais elle en fait aussi. Le marché est tendu. Il faut vivre. Elle fait donc des locations.
Elle sait rassurer un propriétaire, elle sait sélectionner un locataire avec finesse. Toujours dans le cadre de la loi, mais toujours pour rassurer le propriétaire. C’est la loi de ce commerce-là. Elle ne sort jamais de la liste des documents que le législateur a autorisé. Trois fiches de paie, deux avis d’imposition, une attestation d’employeur, un contrat de travail, trois quittance du dernier appartement loué, les coordonnées de l’ancien propriétaire et une lettre de garants. Ça rassure le propriétaire. Et le propriétaire, c’est son client. Le client est roi. Y a pas qu’aux Etats-Unis qu’on le dit.

Jamais une question sur les origines, jamais une sélection discriminante. « Y a pas besoin » glisse-t-elle in petto au propriétaire inquiet de ses futures rentrées, et de la conservation de son bien.

Pour le locataire, elle sait se montrer prévenante. Elle ne prendra jamais un appartement qui a un problème de plomb ou d’amiante. Elle est intransigeante avec ça. « La loi, toute la loi » a-t-elle coutume de dire.

Et puis elle est drôle, vendeuse, enthousiaste. Elle vend bien, comme on dit. Elle vend même quand elle loue. Donc des locataires, elle en trouve toujours.

Aujourd’hui, Mademoiselle McCain fait visiter un appartement.
Elle a donné rendez-vous à l’ensemble des locataires potentiels à la même heure, en leur précisant de venir avec leur dossier.
Une seule visite, gain de temps. Gain d’argent.
Ensuite elle sélectionnera l’heureux élu sur dossier.
Au mérite, bien sûr. Pas à la tête du client.

C’est l’avantage d’un marché locatif sous tension permanente. Il y a toujors 40 candidats pour un seul appartement. Il est rare de ne trouver personne dans les 40 premiers. Elle saura vendre le récipendaire au propriétaire.

Ce soir, donc, Mademoiselle McCain reçoit les locataires potentiels. Visite. Et dossier.
Mais ce soir, elle tombe sur un os.
L’appartement est bien.
Bien situé.
Lumineux.
Vaste mais pas trop.
A proximité des transports et des commerces mais silencieux…
L’os n’est pas là.
L’os, c’est un dossier qu’elle devrait rapidement dégager : un sdf.

Il a des revenus, mais intermittents.
Il n’a pas eu de propriétaires.
Il n’a pas de contrat de travail.
Son cas est limpide. Exit.

Sauf qu’il s’appelle Abel Ch’.
Et qu’Abel, pour la première fois de sa vie, il le veut cet appartement.
Il en a besoin.

Mais il n’a aucune des caractéristiques qui lui permettraient de l’obtenir.

Alors il est venu avec son matériel.
Et il va montrer comment il fait parler les murs.
On va entendre ce qu’on va entendre !

Jusqu’à ce que l’on comprenne pourquoi Abel a tant besoin d’écouter ces murs-là, ce qui unit Abel à ces murs-là.

Note d'intention de l'auteur :

 

 

Il y a donc trois personnages dans la visite locative.

Abel Ch’
Mademoiselle McCain
Et l’appartement.

C’est un appartement qui parlera. Qui trahira des secrets. Qui se révèlera. Grâce à la technique . Nous aurons du son, voire de la vidéo.
C’est pourquoi aussi, cette pièce de théâtre ne pourra se jouer qu’en appartement. Parce que les spectateurs seront mis en posture d’être des locataires potentiels. Ils seront munis de dossiers (nous les fournirons), qu’ils devront remettre. Ces dossiers pourront être commentés.

L’appartement pourrait être vide de tout occupant. Mais il peut être occupé (c’est mieux), la visite se passant alors en présence des « locataires qui quitteront prochainement les lieux ». Au milieu de leur intimité qui sera soigneusement respectée. Il ne s’agit pas de déstabiliser ni les hôtes ni les spectateurs-invités…

Et derrière l’anecdote d’un nomade qui essaye d’acquérir un appartement pour sédentaire se soulèveront une à une les questions de notre mode de vie actuel. Sédentaire d’aujourd’hui contre nomade d’autrefois. En quelque sorte Cain contre Abel.

Création

Création scénique le 26 mars 2011 à l'Espace Louis Jouvet de Rethel (Ardennes)
En tournée ensuite, à Rethel et à Gennevilliers.

 

Mise en scène : Dominique Wittorski et Charlotte Blanchard.

 

Production : La Question du Beurre
 

Acteurs : 
Dominique Wittorski (Abel Ch')
Charlotte Blanchard (Mademoiselle McCain)