Résumé:

Hejdouk, le boucher, ne vendra plus de viande.
Les armées en campagne ont bouffé le cheptel !
Pourtant, il faut vivre, non ?

L'économie de marché n'a pas d'état d'âme.
Hejdouk, le roi du beefsteak, deviendra le roi du scalpel.
Il faut servir, non ?

La pièce détachée a une seconde vie économique, et l'économie, c'est la vie !
Ses frigos serviront de lieu de stockage aux organes à transplanter récupérés sur les champs de bataille.
Il récupère un fémur à réduire en poudre à cimentage,
un foie qui n'a pas bu, une vésicule... De la vie qui se transmet, quoi !
La loi du commerce s'impose à tous.
Et quand il n'y a plus de cadavres dûs à la guerre, Hejdouk trouve du stock ailleurs...
Il y a une demande ? Il assure l'offre !

Jusqu'au jour où lui-même devient demandeur, par la force des choses :
l'âge et la maladie.
Il est alors pris dans ce paradoxe :
c'est au moment où cela lui sauverait vraiment la vie qu'il doute.

Sauve-t-on vraiment la vie ?

Distribution

Hejdouk - Boucher grossiste
Tzaa - Sa femme
Lla - La cuisinière
Aa - Garçon boucher, à colonne vertébrale avachie
Bog - Chirurgien, égoutier du corps humain
L'infirmière
Yul, Oo et d'autres futures pièces détachées

Note d'intention : 

J’ai voulu choisir une question brûlante, dérangeante pour notre société. Non pour y apporter une réponse, mais pour qu’elle dissémine mille questions chez le spectateur... qui choisira ses réponses personnelles. La question, je l'ai choisie principalement pour son absence aujourd'hui dans la marche de la société vers un avant dont on ne sait toujours pas s'il est progrès. Les médias nous sollicitent régulièrement sur les thèmes des transplantations d'organes : manque d'organes, progrès des techniques, espoirs divers suscités par des solutions entrevues. A chaque fois, une pensée unique - prêtez-moi cette malheureuse expression - s'exprime par la voix des techniciens, chirurgiens, biologistes... scientifiques de tous poils : il nous faut de l'organe, on n'en trouve pas, aidez-nous à sauver des vies !
Aucun contradicteur.
Ma question n'est pas de savoir s'ils ont raison ou non. Mais un sujet de société aussi grave, aussi déterminant sur la nature de l'humanité, me semble nécessiter un débat, une confrontation de points de vue parmi lesquels chacun ensuite pourra choisir.
Cette question de la transplantation d'organes en soulève mille autres, qui vont des questions techniques (où trouver ces organes, chez quels hommes, des pauvres, des vieux, des accidentés, des morts de mort violente, en guerre ou en révolution, des affamés exsangues, des pauvres en fin de tout, des petits étrangers exploités, jetés à la rue, découpés en pièces pour commerce, des condamnés à mort maintenu à la lisière de la vie pour cause de conservation..., chez des clones, entretenus, sans cerveau, ou créés à partir d'animaux génétiquement modifiés, chez quels animaux, le cochon, auquel cas les musulmans..., la vache, sacrée pour beaucoup... en bref quelle médecine, quelle science, à destination de quels groupes humains - riches ou croyants... ou encore quelle réalité représente le déplacement d'un organe d'un corps à un autre ?) aux questions morales (que reste-t-il d'une vie après une opération aussi importante, quels sont les organes limites que l'on ne peut changer, et pourquoi ne les changerait-on pas en dehors des questions techniques, quel rapport à la mort entretient-on quand on cultive ce rapport-là à la vie, en dehors du rapport religieux à l'âme quelles interrogations sont soulevées par un corps objet technique, un esprit donc immatériel, peut-être inexistant ?...). On voit facilement comment les questions techniques débouchent sur des questions morales et inversement.
Sur toutes ces questions, l'actualité nous donne du grain à moudre. Cela va des filières soupçonnées d'exploiter les cornées d'enfants brésiliens, aux multiples avatars de la course au clone. Pourquoi ne pas imaginer une banque de clones, service de pièces détachées. Mais alors ? Si mon clone meurt avant moi ? Quelles séquelles psychologiques ? ... Petit à petit, on sent qu'on vire dans un délire science-fiction parano-surréaliste presque jouissif. Et pourtant, la question est brûlante, actuelle.
Cependant, il faut quand même défendre, face à ces questions, le désir de la vie. Et si mon frère, ou la chair de ma chair, a besoin de mon organe pour vivre, est-ce qu'une seule des questions exprimées plus haut est encore licite ? Est-ce que tout cela ne devient pas automatiquement caduque, virtuel, secondaire, non avenu ? La question de l'âme n'est-elle pas indépendante de celle du corps ? La question qui sous-tend toutes ces folles assertions, n'est-elle pas celle du commerce ? Ne suffit-il pas de distinguer science et commerce ? La peur de l'innovation technique et de la maîtrise de la vie par l'homme n'est-elle pas dans le droit fil de Faust et Frankenstein ? Tout cela n'est-il pas plus du registre de la paranoïa, du fantasme, que de la réalité ?
Le théâtre ne supporte pas l'échange dialectique pur, pas plus que l'absence de contenu. Il ne faut pas avoir à dire, mais laisser le temps aux interrogations d'affleurer.
Sur cette question - et l'ensemble d'interrogations qu'elle suscite - il faut bien sûr proposer plus qu'un discours. La digestibilité du thème réclame une théâtralité choisie. Pas de didactisme ou de théâtre à thèse grâce à un mélange de tragédie et de clown. Il s'agit de retourner au fondement du théâtre où se mélangeaient sans problème l'acte et la philosophie. Je me pose comme défi de traiter ces questions, et en même temps de toucher ceux qui aujourd'hui préfèrent l'esthétique toc et vide d'un cinéma du clip et du tape-à-l'oeil, racoleur, qui propose sans réflexion la violence comme moteur de narration, une violence qui se présente comme fin, comme spectacle total, comme divertissement. La violence de ces films fascine. Il faut comprendre pourquoi - et le théâtre est probablement le meilleur lieu, grâce à la distance qu'il génère automatiquement, nécessairement - cette violence fascine, ce qu'elle raconte du monde, comment on peut la représenter, non pour elle-même, mais au contraire pour donner à comprendre comment elle façonne les modes de pensée et les actes. 

Création : 

Création scénique du 8 au 20 décembre 2007 au Théâtre du Hangar à Montpellier
 et le 8 février 2008 à l'Espace Louis Jouvet de Rethel 

Mise en scène : Dominique Wittorski assisté de Caroline Guth.

Production : La Question du Beurre  (Cie Ardennaise) (en coproduction avec le Théâtre du Hangar (Montpellier) - l'Espace Louis Jouvet (Rethel) - Polichinelle Productions (Belgique) - Pétrouchka (Ile de France))

Acteurs : 

Alexandre Aflalo (Aa) - Raphaël Almosni (Bog) - Yves Arnault (Hejdouk) - Sylvie Gravagna (Lla) - Caroline Guth (Tzaa) - Baptiste Vivien (Oo) - Dominique Wittorski (Yul)

Notes dramaturgiques : 

Il convient sûrement de commencer cette note en s’arrêtant sur le titre de la pièce. « ReQuiem (with a happy end) » mélange allègrement le latin de messe et l’anglais hollywoodien, signe du mélange qu’il y aura tout au long de la pièce. Un mélange d’humour irrespectueux et d’introspection philosophico-poétique. Curieusement la graphie ReQuiem bénéficie de deux majuscules. La première, normale, vient du respect dû aux morts, que l’on manifeste en cette longue prière, objet de bien des œuvres musicales, la deuxième est au milieu du mot, un peu comme s’il y avait eu un premier « Quiem » et que nous assistions-là aux séquelles (sequals), comme disent les Américains, d’une première œuvre, « Re-Quiem ». Ce jeu de mot (laid, convient-il sûrement d’ajouter !) est renforcé par l’assertion entre parenthèse : « vous verrez », semble dire le titre, « bien que cela traite de la mort, cela finira bien ». Gravité et légèreté mélangées dès le titre. 

Celui-ci laisse donc entendre dès le départ que derrière la question de la transplantation d’organes, il convient bien de chercher notre rapport à la mort, et que loin d’en faire un pensum moralisateur, un objet d’église (de quelqu’obédience que ce soit), il faut rester léger et iconoclaste.

Le latin de cuisine des titres de tableaux est là pour convaincre : si certains titres sont repris tels quels d’œuvres musicales extrêmement célèbres (Tuba mirum, ou Lacrimosa…) d’autres sont manifestement des bricolages ironiques, mélange de latin erroné ou inventé et de formules économico-libérales (lex offrandi et supplicationis, la loi de l’offre et de la demande, Dies rationis au lieu de Dies Irae, Jour des comptes en place de Jour de colère…). Ces titres sont autant des clés qui signalent le contenu du tableau, que le mode de lecture qu’il faut adopter pour les décrypter : ironie et second degré, ou méditation angoissée et poétique.

Vous trouverez à la fin de cette note l’ensemble des titres et leur traduction potentielle.

La première chose qui sous-tend tout le texte de « ReQuiem (with a happy end) », c’est la guerre. Elle est en toile de fond, mais toute l’action se déroule pendant une guerre qui prend de plus en plus d’ampleur. Cette guerre ne se passe jamais sur le plateau, mais elle est en permanence de l’autre côté du mur ; d’abord loin, de l’autre côté du fleuve qui protège, elle s’approche sans cesse. 

Elle est, au fond, d’abord une guerre confortable, parce qu’elle ne concerne pas directement les protagonistes. Bien sûr, elle a vidé les frigos de la boucherie, et, par voie de conséquence, il n’y a plus à manger… Mais elle porte en elle la solution des difficultés qu’elle apporte : les morts qu’elle génère peuvent être utiles au commerce. Il y a donc une solution économique à la survie. Est-ce moral ? Ce n’est pas la question, c’est la guerre !

Cette guerre, elle est l’image de toutes les guerres qui ont jalonné les 50 années qui viennent de s’écouler. Jamais chez nous, mais toujours choquantes et gênantes puisqu’elles font grimper le prix du pétrole. Mais la solution économique est là : nous sommes les vendeurs d’armes. Si la guerre a un coût collectif, elle génère également d’énormes profits particuliers…, les choses peuvent donc continuer comme cela. Et la preuve : elles continuent éternellement comme cela.

La guerre de « ReQuiem » pose donc quelques soucis d’intendance aux protagonistes, soucis qui trouvent des solutions, solutions dont on se demande d’autant moins si elles sont moralement acceptables que l’urgence de survie est telle qu’on ne se pose pas de questions, on n’a pas le temps, on n’a pas la place, ce n’est pas le moment !

Cette guerre, en même temps, n’est pas n’importe quelle guerre. Ce n’est pas la guerre d’une nation contre une autre, c’est celle de ceux qui n’ont pas de beurre contre ceux qui en ont. Quand on est du côté du beurre, on se dit plutôt qu’on en manque régulièrement. Quand on est du côté où il n’y a pas de beurre, la question ne se pose plus, il suffit d’aller le chercher là où il se trouve.

Le fleuve sera donc franchi par ceux qui n’ont pas de beurre et qui en veulent. 

De nos jours, ils sont de plus en plus nombreux ceux qui désirent venir chercher du beurre ici, mais ils ne viennent encore qu’au compte-gouttes. La peur monte chez nous, et certains ferment les frontières pour ces raisons, mais il est assez pensable qu’un jour, ceux qui n’ont pas de beurre se rassemblent et viennent ensemble et en force. « ReQuiem » ne porte pas de jugement sur tout cela, la pièce se campe seulement dans ce temps-là, quand il sera trop tard pour se dire qu’on arrête le système dans lequel nous vivons et qui génère le gouffre qui sépare ceux qui ont du beurre de ceux qui n’en n’ont pas.

Chercher des denrées simples comme le pain fera courir des risques et la pénurie sera organisée pour que le Pouvoir ne manque de rien… Les autres… ? Débrouillez-vous.

C’est dans ce cadre que la question de la survie se pose à Hejdouk. La guerre est là et il faut vivre. Il y a bien des parties du monde qui, aujourd’hui, en sont déjà rendues à ce stade…

Hejdouk vendra donc de l’organe à transplantation, puisqu’il y a un marché pour cela. Et l’organe, il développera toutes les stratégies possibles pour en trouver. Sans état d’âme. Le temps qu’il fait dehors ne permet pas d’avoir d’état d’âme. Avons-nous aujourd’hui un temps à état d’âme ? La globalisation à marche forcée, la mondialisation de l’économie, ne nous forcent-elles pas à mettre nos questions sous notre mouchoir au fond de la poche, et à courir derrière des chinois qui n’en ont pas, eux, d’état d’âme (et pour cause, ils ont 1,5 milliard de bouches à nourrir). Donc, soyons réalistes. Hejdouk, lui, l’est. N’entend-on pas quotidiennement qu’il y a une pruderie hors d’âge à tortiller du cul économiquement comme nous le faisons alors que le monde avance sans nous ? Hejdouk ne fait que répéter cette chose mille fois répétée par toute la gamme du monde économico-politique. La sagesse économique est la clé de l’avenir. Puisqu’on vous le dit. Ceux qui combattent cela font de la résistance d’arrière-garde. De malsains réactionnaires.

Hejdouk ne se pose pas de questions. Jusqu’au jour où il est concerné au premier chef par une transplantation. La vie le rattrape. 

Du coup, le temps s’arrête, et l’espace des questions s’ouvre. Qu’est-ce qu’un corps ? Qu’est-ce que mon corps ? Que veut dire, vraiment, intimement, faire ce saut dans l’inconnu. Hejdouk et son entourage vont et viennent entre la volonté de vivre qui existe chez tout le monde et la question de l’acceptation de la mort, qui est, aujourd’hui, très absente des questions médicales. A ce stade, l’économique ne se pose plus. D’autant que la guerre ayant approché, il n’y a vraiment plus rien, le monde s’effondre. 

Hejdouk veut-il vivre ? C’est finalement la question qui se pose à chaque malade face aux maladies sévères de notre temps (cancers, sida, hépatites…), et l’âge ne détermine pas le choix de la réponse. Être conscient qu’il y a une fin, n’est pas forcément un drame en soi. Hejdouk, petit à petit, part sur les chemins de ces questions-là. Il n’a pas de réponse, c’est à chaque spectateur de penser pour lui-même ces questions. Hejdouk découvre, avec de plus en plus d’ironie, que refuser une transplantation par idéologie est une impasse, tout comme l’accepter sans question est une attitude qui montre l’acceptation d’une idéologie tacite. Ce sont les morts qui viendront pour poser ces questions. Pourquoi des morts ? Parce qu’en débarquant dans le monde réel (et très illusoire du théâtre) ils foutent un beau bordel. Nous vivons avec des cohortes de morts accrochés à nos basques, ils nous manquent, mais s’ils revenaient ! 

« ReQuiem » rappelle simplement que considérer la médecine comme l’outil qui repousse l’échéance finale, la fin justifiant les moyens, conduit forcément à l’échec. A un double échec. La fin arrive toujours. Et à ne pas vouloir voir qu’elle approche, on oublie de s’y préparer, surtout d’y préparer ceux qui resteront… Là est le vrai problème. 

Mais la guerre est à la porte. Et ce souci-là continue d’emporter toutes les questions existencielles.

Du coup, le temps s’arrête, et l’espace des questions s’ouvre. Qu’est-ce qu’un corps ? Qu’est-ce que mon corps ? Que veut dire, vraiment, intimement, faire ce saut dans l’inconnu. Hejdouk et son entourage vont et viennent entre la volonté de vivre qui existe chez tout le monde et la question de l’acceptation de la mort, qui est, aujourd’hui, très absente des questions médicales. A ce stade, l’économique ne se pose plus. D’autant que la guerre ayant approché, il n’y a vraiment plus rien, le monde s’effondre. 

Hejdouk veut-il vivre ? C’est finalement la question qui se pose à chaque malade face aux maladies sévères de notre temps (cancers, sida, hépatites…), et l’âge ne détermine pas le choix de la réponse. Être conscient qu’il y a une fin, n’est pas forcément un drame en soi. Hejdouk, petit à petit, part sur les chemins de ces questions-là. Il n’a pas de réponse, c’est à chaque spectateur de penser pour lui-même ces questions. Hejdouk découvre, avec de plus en plus d’ironie, que refuser une transplantation par idéologie est une impasse, tout comme l’accepter sans question est une attitude qui montre l’acceptation d’une idéologie tacite. Ce sont les morts qui viendront pour poser ces questions. Pourquoi des morts ? Parce qu’en débarquant dans le monde réel (et très illusoire du théâtre) ils foutent un beau bordel. Nous vivons avec des cohortes de morts accrochés à nos basques, ils nous manquent, mais s’ils revenaient ! 

« ReQuiem » rappelle simplement que considérer la médecine comme l’outil qui repousse l’échéance finale, la fin justifiant les moyens, conduit forcément à l’échec. A un double échec. La fin arrive toujours. Et à ne pas vouloir voir qu’elle approche, on oublie de s’y préparer, surtout d’y préparer ceux qui resteront… Là est le vrai problème. 

Mais la guerre est à la porte. Et ce souci-là continue d’emporter toutes les questions existentielles.

Publication - Prix

Publication chez Actes-Sud Papiers 2007
Lauréate des Journées de Lyon des Auteurs de théâtre 2005
Finaliste des Prix des metteurs en scène (Belgique) - 2006
Résidence de création 1999 - CEAD - Montréal
Résidence d'écriture - La Chartreuse 2003
Bourse du CNL

Le spectacle

Notes de mise en scène

1.    Permettez-moi d’entamer cette note de mise en scène en soulignant la position un peu particulière que j’occupe. Comédien de formation et de pratique, je suis l’auteur du texte et je prends le parti d’en être le metteur en scène. Position qui peut paraître un tantinet cumularde.

Habituellement, c’est une position que l’on déconseille vivement. 

J’avais cette même position pour la mise en scène de « Ohne » dont vous pourrez mesurer le succès en vous reportant à la revue de presse. Loin de me brider, cette position semble bien me convenir.

Je ne l’ai pas choisie par ambition ou par économie, mais un peu par hasard. Jusqu’ici, aucun metteur en scène, malgré les prix attribués à l’auteur, ne s’est penché sur mes textes pour les porter à la scène. On m’a offert d’y aller moi-même… J’y suis allé. Et après un premier succès, les mêmes me demandent une suite. La première fois, j’étais inquiet. Maintenant, je sais que je peux le faire. Donc je poursuis. Avec appétit.

On déconseille à un auteur de se mettre en scène lui-même par manque de recul sur ce qu’il a écrit. Cela peut être vrai. Ce n’est pas une généralité. Ma pratique, c’est le plateau. Je connais, j’arpente le plateau. Quand j’écris, je joue. Lorsque je m’empare de mon texte, j’oublie l’auteur, j’accorde la préséance au plateau, au présent. Je suis peut-être un peu sous-équipé pour parler mise en scène, mais je connais profondément chaque fil du texte, placé là, non par l’auteur, mais par l’homme de plateau, qui en connaît les rythmes et le fonctionnement des regards de spectateurs.

Fin de digression. 

2.    « ReQuiem », c’est 22 tableaux et autant d’ellipses. Il n’est pas question de recourir aux noirs interstitiels. Le recours aux noirs deviendrait très vite laborieux, hiératique. Au contraire, chacune des ellipses sera représentée, jouée. Eventuellement synthétisée, jouée ultra-rapidement comme dans une avance rapide d’un magnétoscope, dans une lumière adéquate et différente de la lumière de jeu. 

Les personnages vivront donc les ellipses. 

Hejdouk, qui s’effondre de douleur, sera ramassé par Tzaa, qui appelle le chirurgien Bog… Le tableau suivant est prêt. Le dialogue peut reprendre. 

Ces ellipses seront accompagnées de musique. Ce processus doit donner un rythme élevé à la représentation. Le récit, autant que les questions, avance vite.

Voir la note sur l’univers sonore ci-dessous pour plus d’infos.

Une fois que l’ellipse aura été jouée (peut-être même pendant), il restera à l’un des personnages à venir peindre en grandes lettres blanches le titre du tableau suivant sur le mur du fond de scène. Et à en donner la traduction par des moyens divers et variés suivant la nécessité de traduire (Sous-titres, voix off, phrases musicales correspondantes, projection, annonce…) afin de souligner l’ironie mordante qui conduit à cette évidence violente : la vie, c’est la mort et très vite !

3.    Jeu physique, univers burlesque en référence à « Brazil » de Terry Gilliam, et aux personnages clownesques de Jacques Tati. 

Lla, par exemple, ne sera pas représentée de manière lourdement handicapée, au contraire, elle aura juste une démarche légèrement dégingandée, aérienne, presque lunaire, et une voix claire et simple. 

Les comédiens, comme le texte le laisse clairement entendre, pourront jouer de la rupture entre personnage et interprète. Le spectacle commencera à l’accueil des spectateurs, avec une sommaire visite médicale et la prise de leurs mensurations. Il s’agira d’établir une connivence entre comédiens et spectateurs. Connivence qui doit dire « tout ceci n’est pas sérieux ». Il faut fuir tout ce qui nous rapprocherait d’un point de vue de moralisateur. Le pamphlet plutôt que le prêche, mais sans outrance, avec juste ce qu’il faut de décallage pour laisser voir une poésie comme chez Tati. Rapport scène/salle proche mais frontal.

4.    Il n’est pas question de représenter les organes et leur quête de manière réaliste. Un univers gore servirait de repoussoir, non d’adjuvant propice à la réflexion. Il y a donc une esthétique dépouillée. Aucun rappel visuel du rouge sanguinolent, au contraire, le froid du métal. 

Scénographie

La musique qui prie ou qui fait la guerre, les explosions et les survols d’hélicoptères… c’est le décor de ReQuiem.
Eh oui ! Le décor de ReQuiem est à l’extérieur.
Les personnages sont cernés. Ils sont à l’intérieur. Il y a oppression. Dehors c’est la guerre. Sortir est compliqué…
Le décor, ce n’est pas l’intérieur, qui n’a aucune nécessité d’être représenté, c’est la guerre qui est dehors.
Ce décor-là, le spectateur ne le voit pas… Il l’entend.
Sirènes d’alerte auxquelles les protagonistes accordent de moins en moins d’importance au fur et à mesure que les mois passent. Le décor sonore (et le jeu des comédiens qui en découle) donnera la sensation exacte du temps qui passe : la guerre se rapproche, et la lassitude des protagonistes augmente jusqu’au fatalisme, jusqu’au renoncement. Longue guerre. C’est Antoine Chao qui travaillera longuement cette partition sonore, qui sera le véritable décor de la pièce.

Pour ce qui est de l’Intérieur, les 22 tableaux se déroulant dans de multiples espaces, c’est la nudité qui sera privilégiée. Cage de scène vide, murs noirs. Un lieu en état d’inactivité. Et la lumière isolera de petites ambiances : autour de deux chaises ou de la table, d’un coffre ou de la « brouette de glacier de A a ». La lumière de Sylvie Mélis enveloppera tout le monde, dans la solitude des petits espaces confinés.

Un objet récurrent permettra d’établir les différents espaces : la « brouette de Aa ». Elle servira également de table pour le dîner, ou de table opératoire pour le chirurgien. Cette « brouette » sera entièrement métallique, conçue et réalisée par Thierry Grand (scénographe de « Ohne »). Cet objet sera multiforme, transformable.